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Traumatismes sexuels, incestes, pédophilie, et sexualité à l’âge adulte, quelles conséquences ?

Marie Hélène Colson

On a souvent tendance, en matière de viols, d’actes de pédophile ou d’inceste, à évoquer l’acte commis, principalement sous l’angle de ses implications collectives : Conséquences juridiques et pénales dans une société où les crimes sur enfants sont six fois plus nombreux depuis dix ans(1), évolution des idées au sein d’une société qui reconnaît désormais la violence sexuelle après l’avoir longtemps tue, attentes et craintes renouvelées de la part d’une opinion de plus en plus sensibilisée. Le violeur ou l’abuseur est souvent étudié sous l’angle de sa motivation et des mesures pénales ou médicales à adopter. Mais l’importance des implications sociales et collectives des crimes sexuels perpétrés sur l’enfant ne doit pas nous faire oublier les conséquences individuelles et bien concrètes d’un tel acte. L’enfant abusé sera un adulte à tout jamais marqué dans sa chair et dans son fonctionnement psychique. Sa sexualité d’adulte en portera les conséquences pour toujours.
L’idée de traumatisme vécu qui ébranle la vie et engage durablement le pronostic affectif de l’enfant en devenir est une idée neuve(2), de même que la prise en compte de la victime et sa prise en charge thérapeutique des conséquences sexuelles de l’abus, du viol, de l’inceste.


Etre victime d’un abus sexuel

Une fréquence importante
Il ne faut pas imaginer un seul instant que l’abus sexuel soit un fait isolé et rare. L’une des grandes nouveautés en la matière est aussi la publication récente de statistiques portant sur des cohortes suffisantes pour être explicites. Ces chiffres récents nous donnent la mesure de l’ampleur du phénomène et de ses implications. 40% de femmes américaines sur 888 interrogées(3). 26,8% dans une étude portant sur 4729 femmes d’Europe du Nord consultant en gynécologie, dont 6,4 déclarant avoir été violées avant 18 ans(4). En France, les statistiques sont rares et isolées. Elles portent surtout sur de petits groupes de victimes, et étudient principalement les conséquences immédiates, lésionnelles, du traumatisme, et leurs implications juridiques. Il est cependant possible de se tourner vers des statistiques non médicales qui permettent de comprendre indirectement l’importance quantitative des abus sexuels chez les mineurs. Ils concernent 20% des procès d’assise en France. Et la SNATEM, Association d’écoutants d’intérêt public, en recense dans ses motifs d’appel, 40 000 à 60 000 selon les années. Toujours selon la SNATEM, ces abus sexuels concerneraient 71% de mineurs de sexe féminin, dont 80% de moins de 15 ans.(5)

L’abus sexuel, qui ? quand ? Comment ?
Il ne faut pas non plus imaginer que l’abus sexuel, le viol, l’inceste, ne concerne que des minorités issues de milieux particulièrement défavorisés, évoluant dans le milieu de la prostitution, de l’alcool ou de la drogue. Il n’existe pas de milieu socio-économique prédisposant à ce type d’événement. Le statistiques de la SNATEM et les minutes des procès d’assise, montrent bien que n’importe quel enfant, de n’importe quel milieu, peut en être victime, n’importe où, n’importe quand. 80% des abus ont lieu à domicile, 7,5% sont des incestes et 3,3% sont perpétrés dans le milieu scolaire ou parascolaire.(6)



Quelle vie sexuelle d’adulte pour l’ancien enfant abusé ?

A quelle vie sexuelle d’adulte peut on s’attendre après avoir été un enfant abusé, victime de viol, d’inceste, de pédophilie ?

Une séméiologie multiforme marquant un impossible dialogue avec son corps
Le traumatisme en s’ancrant dans le corps va donner naissance au symptôme. Un symptôme qui sera la seule expression de la sexualité une fois atteint l’âge adulte. La petite fille abusée va devenir une femme frigide, anaphrodisique, vaginique, dyspareunique, vulvodynique… . Un symptôme qui sera là pour bien marquer l’impossible accès à son propre corps de femme, au corps de l’autre. Un symptôme qui peut prendre différentes formes, mais qui ne sera jamais systématique ni reproductible en fonction de la nature de l’abus, de sa gravité apparente, ou de l’ancienneté des faits. Il sera certainement davantage fonction de son retentissement émotionnel et du fonctionnement psychologique de chacun. Un symptôme déroutant donc, si l’on cherche à l’analyser autrement qu’au travers de l’individu lui-même.
C’est ainsi que certaines femmes victimes de viols arriveront quelquefois à un fonctionnement sexuel satisfaisant, alors que d’autres, victimes d’attouchements sans pénétration, apparemment minimes, pourront être porteuses de blocages sexuels graves. Retenons simplement qu’en la matière, il n’existe pas de traumatisme minime et que la gravité des séquelles est fonction de l’impact émotionnel ressenti et de l’âge de la victime au moment de l’agression.
Quelquefois aussi, après une période plus ou moins longue où tout semblait être acquis, la jeune femme, installée pourtant dans une sexualité d’adulte épanouie, réactive par hasard le souvenir de l’abus, et la difficulté sexuelle s’installe, interdisant désormais désir et plaisir, l’un ou l’autre.
Quelquefois encore, et cela n’a rien d’exceptionnel, la jeune fille n’a pas été elle-même victime de l’abus sexuel, mais sa mère, sa grand mère, une femme proche de l’enfant a perpétué pour elle le souvenir de son propre inceste ou viol, générant chez la petite fille devenue femme, la même impossibilité d’accès à son corps érotique. L’observation clinique semble montrer dans ce type de pathologie transgénérationnelle, davantage de cas de vaginismes que de frigidités.

Un face à face interdit avec le partenaire : céder ou refuser
Le symptôme sexuel, qui signe l’impossibilité d’épanouissement pour une petite fille devenue adulte dans un corps de femme qu’elle n’arrive pas à reconnaître comme sexuel et érotique, signe aussi l’impossibilité de dialogue physique avec un homme. La sexualité adulte de la femme victime d’agression sexuelle, c’est la sexualité de l’autre. Le désir et le plaisir ne sont que désir et plaisir de l’autre.
Un désir qui ne signifie rien d’autre pour elle qu’une prise de risque.
Risquer de refuser
et reproduire inlassablement un scénario qui conduit au rejet de l’autre, au risque de le décevoir, d’être abandonnée, d’être trompée, de s’exposer à son mécontentement, à ses plaintes, à sa colère, ou bien tout simplement de le rendre malheureux une fois de plus. Le refus expose à l’abandon, à la violence de l’autre, à la culpabilité de soi.
Risquer de céder
L’autre risque, c’est de céder, une fois de plus, de se laisser faire sans désir, juste pour le plaisir de l’autre, ou pour avoir la paix, par devoir conjugal, ou parce que, de temps en temps, « il faut bien le faire »…
Risquer d’être indéfiniment victime… face à l’autre devenu agresseur malgré lui
Dans les deux cas, la femme reste victime de son impossibilité à désirer, à aimer. Dans les deux cas, l’autre, même s’il n’a pas le profil d’un agresseur, le devient bien vite, par son impossibilité à comprendre, par son insistance, par ses maladresses, par sa frustration. Un autre, d’ailleurs souvent choisi en complémentarité, et l’on est frappé en consultation, par la qualité du partenaire, trop souvent non seulement incapable de se mettre à l’écoute, mais aussi incapable de faire autrement que de devenir à son tour, par ses insistances, harcelant et abuseur sexuel lui-même. Un cercle vicieux parfait, générateur d’incompréhension, voire de violence, entre une femme blessée dans son corps et un homme en carence affective ou narcissique incapable de l’aider, et qui très vite, va s’enfermer dans le repli, l’agressivité, le silence. Un cercle vicieux qui, une fois mis en place, reproduit inlassablement le scénario initial de l’agression et de la victimisation.

Un désir inaccessible

Pour désirer, il faut pouvoir s’aimer, avoir envie de se montrer
Mais comment désirer l’autre quand on se sent enfermé dans un corps qui n’inspire plus que dégoût, honte, un corps qui fait horreur depuis qu’il a été sali. Le corps devient le lieu de l’effraction, de la transgression. Un corps frappé d’interdit , devenu une prison, et qu’il faut soustraire au regard de l’autre, au désir de l’autre. Un corps devenu signal de danger dans la relation à l’autre. C’est ainsi que l’on va s’habiller de manière informe pour se cacher, et développer des conduites alimentaires, anorexies, boulimies, des comportements agressifs qui permettront de se tenir à l’abri du désir de l’autre.
Un désir remplacé par la honte, la culpabilité, la peur
Toutes émotions vécues lors du traumatisme et qui continuent à se perpétrer indéfiniment. Peur, honte, culpabilité, de se sentir différente, de porter cette tâche, et qui sait, peut être, d’avoir suscité le désir de l’autre et son comportement, d’avoir déclenché la violence de l’autre.
Un désir remplacé par la dépression
La dépression est l’issue la plus fréquente, elle permet d’abandonner la partie en refusant de la jouer vraiment. Elle correspond à un comportement de fuite et d’évitement, d’engourdissement sensoriel et général protecteur. Dans une étude récente, sur 732 femmes de Boston consultant pour dépression, Wise retrouve 50% d’abus sexuels dans l’enfance.(7)
Un désir rendu impossible par la faillite identitaire
« Plus l’inceste a lieu tôt dans la vie, plus il y a de risques que les blessures soient irréversibles au niveau de l’identité ».(8) L’enfant victime d’abus sexuel est arrêté dans sa construction identitaire à l’âge du traumatisme. La plupart des observations cliniques soulignent bien cet aspect. Eva Thomas est la première en France à avoir brisé le silence face au grand public. Elle publie en 1986 un livre où elle raconte ce qu’elle a vécu et la longue thérapie entreprise pour la guérison « Mon père avait brisé l’identité que je me construisais, le miroir où je me reconnaissais, .., devant ce désastre, je devins anorexique, m’accrochant au déni de ce corps de femme violé »(9)

Un plaisir impossible
Le plaisir est rendu impossible par l’absence d’abandon, l’absence de confiance en ce corps dont on se défie, que l’on refuse , que l’on cache à soi, à l’autre.
Les somatisations
Elles sont là pour marquer dans le corps l’impossibilité du plaisir. Des somatisations qui ont souvent commencé bien avant, généralement au moment du traumatismes sexuel. De nombreux travaux, portant malheureusement sur de trop petits nombres de cas, font état de troubles principalement génito- urinaires ou digestifs dans les suites d’abus sexuel, et perdurant longtemps après le traumatisme sans support lésionnel particulier.
L’agressivité
Le plaisir est remplacé par l’agressivité. Une agressivité que l’on tourne contre soi même, en multipliant les troubles des conduites alimentaires, les addictions, alcool, drogues, la prostitution. Contre soi aussi, les somatisations multiples.
Il arrive aussi que l’agressivité soit dirigé contre l’autre et elle se marquera par du vaginisme, de l’homosexualité. Quand l’agressivité devient plus globale, elle prendra le caractère de conduites antisociales ou borderline, particulièrement fréquentes. L’adulte qui a imposé sa violence à l’enfant lui a aussi ouvert la voie de la transgression et du franchissement des limites.
La douleur
Quand le plaisir survient, il se fait culpabilité et se métabolise en douleur. Les femmes victimes d’abus sexuels décrivent souvent des pleurs incoercibles lorsque le plaisir survient. Ou alors, c’est la douleur qui vient tout submerger, une douleur déclinée sous forme de dyspareunies, vulvodynies, vaginites qui n’en finissent jamais.


Au delà du désir et du plaisir : un corps désinvesti

La construction du corps érotique se fait à partir des expériences vécues par le corps physiologique. Christophe Dejours nous le rappelle « Le développement du corps érotique est le résultat d’un dialogue entre l’adulte et l’enfant, autour du corps et de ses fonctions »(10). Mais ici, le jeu s’est arrêté le jour du traumatisme. La violence introduite par l’adulte dans ce dialogue essentiel détruit à tout jamais le développement de la relation.
La violence subie va définitivement et irréparablement transformer l’expérience affective du corps. Le corps violé, abusé, incestué, sera un corps qui ne parvient plus à sentir la vie en soi, un corps anesthésié, paralysé. Il sera un corps adulte frigide, impuissant, incapable d’échanger avec le corps de l’autre, incapable de trouver le chemin du désir et du plaisir partagé.
Le jour du traumatisme, et a fortiori lors de traumatismes répétés, quelque chose de soi s’est définitivement retiré de la zone, des zones du corps touchées par l’autre, par l’agresseur. Une zone, des zones, oblitérées, devenues froides et lisses, vidées de tout investissement affectif. Des zones devenues froides, sur lesquelles plus rien d’érogène ne pourra jamais s’inscrire. Des zones protégées en écriture à tout jamais. En tous cas de cette écriture bien particulière qui fait que l’on ne fait qu’un avec son corps, que l’on peut l’investir, que l’on aime le sentir vivre et vibrer, que l’on s’y sent suffisamment chez soi pour en jouer avec l’autre, pour échanger de l’amour avec l’autre.


Les chemins de la guérison

La guérison est possible. Elle demande du temps, une thérapie, le concours du partenaire quand il y en a un. Grâce à lui, à son amour, une autre image de l’homme peut se mettre en place et remplacer celle du violeur, de l’abuseur. Il sera l’irremplaçable support par lequel le changement peut s’opérer. Le changement passe par un corps à investir, une identité à construire, une relation à l’autre, aux autres à transformer. Guérir, c’est transformer peu à peu l’expérience affective du corps. C’est apprendre à aimer la vie qui s’éprouve en soi. C’est apprendre à se sentir libre d’accepter ou de refuser le désir de l’autre, c’est apprivoiser le plaisir.
Pour guérir, il faut cesser d’être victime.


(1)Vigarello G. “Histoire du viol”, Ed. du Seuil, paris, 1998
(2)Burgess et Holstrom, 1974.
(3)Wiley J. et Al. “legal outcomes of sexual assault” Am J Obstet Gynecol 2003;188:1638-41
(4)Wijma B et Al. “Emotional, physical, and sexual abuse in patients visiting gynaecologic clinics: a nordic cross-sectional study”. Lancet 2003;361:2107-13
(5)CFV, bulletin 2000
(6)Sources SNATEM, CFV, Bulletin 2000.
(7)Wise L. « Child sexual abuse and depression”, Lancet 2001;358:881-7
(8)Van Gijseghem H. “l’enfant mis à nu: l’allégation d’abus sexuel, recherche de la vérité. Coll. « psychologie », Méridien, Ed. 1997, Montréal.
(9)Thomas E. « le viol du silence », Payot, 1986, Paris.
(10)Dejours C. « Le corps d’abord », Payot, 2001, Paris.